Collection d’art : objets, mémoire et histoires de famille

Des masques ethniques aux livres anciens, des premières œuvres choisies ensemble aux tableaux hérités : une réflexion personnelle sur l’émotion, la mémoire et la transmission.

Nicolas Riegert14 min de lecture
Intérieur habité par des tableaux, un masque sculpté, des livres anciens et des objets d’art

Tout a commencé par une émotion

Je ne me suis jamais considéré comme un collectionneur au sens académique du terme. Je n’ai pas commencé avec une stratégie, une période, une école artistique ou la volonté de constituer un ensemble cohérent. J’ai commencé par une émotion.

Mon premier tableau, je l’ai acheté presque par hasard sur un marché d’art à Amsterdam, alors que j’y étais en voyage d’affaires. Je ne me suis pas dit que j’allais commencer une collection. J’avais simplement envie de repartir avec cette œuvre, avec quelque chose qui avait attiré mon regard suffisamment longtemps pour créer une émotion et faire naître une réflexion.

C’est probablement encore aujourd’hui ma manière la plus naturelle d’aborder l’art.

“Je n’ai pas commencé avec une stratégie. J’ai commencé par une émotion.”

Les masques : ce que l’on cache pour révéler autre chose

J’ai ensuite commencé à collectionner des masques ethniques, notamment tibétains et chinois. Ils m’ont toujours fasciné, peut-être parce qu’un masque contient une contradiction extraordinaire. On cache un visage derrière un morceau de bois pour tenter de révéler une divinité, un esprit, une peur, une force ou une identité différente.

Certains représentent des visages torturés, agressifs ou inquiétants. Ils ne sont pas nécessairement beaux au sens conventionnel, et pourtant ils exercent une attraction très forte. Qui portait ce masque ? Dans quelle cérémonie ? Que représentait-il ?

C’est ce que j’aime dans beaucoup d’objets d’art. Ils ne donnent pas nécessairement une réponse. Ils provoquent une question.

“On cache un visage pour tenter de révéler autre chose.”

Tomber amoureux d’une œuvre ensemble

Avec Isabel, l’art a progressivement pris une autre dimension. À New York, nous avons découvert les œuvres de Charles Fazzino. Les couleurs, l’accumulation, la profondeur et cette manière ludique de raconter une ville par une profusion de détails nous ont immédiatement séduits.

Puis, à Miami, nous avons découvert l’univers de Romero Britto. Un langage très différent, mais la même capacité de la couleur et des formes à produire une réaction instantanée. Ces découvertes nous ont donné envie de faire entrer davantage d’art dans notre quotidien. Pas pour remplir une collection. Pour vivre avec les œuvres.

“Pas pour remplir une collection. Pour vivre avec les œuvres.”

Collectionner aussi les passions

Toutes nos collections ne sont pas des tableaux. La cuisine est une autre de mes grandes passions. J’ai acquis quelques œuvres anciennes liées à de grands chefs, mais aussi des livres anciens consacrés à la cuisine, aux voyages et aux grandes découvertes.

Ces univers se rejoignent. La cuisine raconte les déplacements des hommes, les routes commerciales, les épices et les échanges entre cultures. Une tomate, une pomme de terre, un café ou une épice racontent une histoire de navigation, de commerce et de rencontre entre civilisations.

J’aime aussi les récits des premières expéditions maritimes, lorsque partir signifiait aller vers l’inconnu avec des cartes incomplètes et des instruments rudimentaires. La découverte culinaire et la découverte géographique participent du même désir : aller vers ce que l’on ne connaît pas encore.

“Aller vers ce que l’on ne connaît pas encore.”

Les tableaux qui ne peuvent pas être remplacés

Après la disparition des parents d’Isabel, elle a hérité de plusieurs tableaux appartenant à sa famille. Ils sont plus classiques que certaines œuvres choisies ensemble, mais leur valeur n’a rien à voir avec leur cote. Ils ont accompagné son enfance et appartiennent à ses souvenirs.

Lorsque nous les regardons, nous ne regardons pas uniquement un tableau. Nous conservons aussi une présence, une maison, une époque et des personnes. Un objet peut avoir une valeur esthétique, historique ou financière, mais surtout une valeur affective impossible à reproduire.

“Nous ne regardons pas uniquement un tableau. Nous conservons aussi une présence.”

Puis les murs ont commencé à se remplir

Isabel et moi avons progressivement acquis davantage d’œuvres ensemble, sans ligne artistique rigide : certaines proches du pop art, d’autres figuratives ou contemporaines. La question reste simple : est-ce qu’elle nous fait ressentir quelque chose ? Nous intrigue-t-elle ? Avons-nous envie de la regarder encore demain ? Provoque-t-elle une discussion entre nous ?

Avec le temps, tableaux, sculptures, livres et objets ont envahi la maison. Nous n’avons pratiquement plus de murs disponibles et les bibliothèques sont pleines. Pourtant, cette accumulation ressemble moins à un encombrement qu’à une maison habitée par des histoires.

“Notre maison est habitée par des histoires.”

Faire découvrir l’art aux enfants

Partager cela avec nos enfants est particulièrement important. Nous les emmenons dans les musées, les expositions et les galeries. Lorsqu’une œuvre nous intéresse, ils participent souvent à la découverte et à la discussion.

Nous ne voulons pas leur imposer nos goûts, mais les aider à développer les leurs, à regarder et à dire : j’aime, je n’aime pas, cela me dérange, je ne comprends pas, cela me fait rire. Et surtout à se demander pourquoi.

Dans un monde où leur expérience culturelle est de plus en plus numérique, une œuvre physique demande autre chose. Elle a une taille, une matière, une texture. La lumière la transforme et la relation évolue lorsqu’on vit avec elle.

“Nous ne voulons pas leur imposer nos goûts. Nous voulons qu’ils développent les leurs.”

Vivre avec les œuvres

Une œuvre partage votre quotidien. Vous passez devant elle le matin, la voyez dans une autre lumière le soir, puis découvrez soudain un détail qui vous avait échappé.

Certaines œuvres deviennent associées à une période de la vie, un voyage, une rencontre, une maison, une naissance ou quelqu’un qui n’est plus là. Elles deviennent des points de repère.

“Une œuvre partage votre quotidien et devient parfois un point de repère.”

Collectionner n’est peut-être pas le bon mot

Collectionner pourrait laisser entendre que l’objectif est d’accumuler, classifier ou compléter des séries. Ce n’est pas vraiment ce qui nous anime. Nous recueillons plutôt des choses qui racontent une histoire : un masque, un livre d’expédition maritime, une œuvre liée à la gastronomie, un tableau hérité ou une pièce découverte ensemble.

Les objets et les époques diffèrent, mais ils ouvrent presque tous une porte vers une culture, une personne, une époque, une émotion, un souvenir ou simplement une question.

“Nous recueillons des choses qui racontent une histoire.”

Des murs pleins, et heureusement

Nous manquons maintenant de murs et de bibliothèques. Il faudra probablement faire des choix, ou trouver plus de murs. Mais j’aime que nos enfants grandissent entourés de livres, de tableaux, de sculptures et d’objets venus d’univers très différents.

Le numérique offre un accès extraordinaire à l’information et aux images. Je crois aussi à l’importance de tourner les pages d’un livre ancien, d’observer les traces du temps sur un objet et de se tenir devant un tableau qui est réellement là.

Peut-être qu’un jour nos enfants regarderont certains de ces objets comme Isabel regarde les tableaux de ses parents. Ils ne se souviendront peut-être plus de l’artiste ni du prix, mais de l’endroit où l’œuvre était accrochée, des conversations qu’elle provoquait et de la maison remplie d’images et de livres dans laquelle ils ont grandi. Nous n’avons plus beaucoup de place, mais nos murs, nos bibliothèques, nos souvenirs et notre imaginaire sont bien remplis.

“Nos murs, nos bibliothèques, nos souvenirs et notre imaginaire sont bien remplis.”

Découvrez les autres passions et les étapes qui ont façonné le parcours de Nicolas Riegert.

Nicolas Riegert