Voile · Leadership · Entrepreneuriat
Voile et leadership : leçons de management et de gestion du risque
Du bassin d’Arcachon à Buddha Boat, Nicolas Riegert raconte comment la navigation a façonné sa manière de décider, de déléguer et de diriger une entreprise.

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Une liberté qui s’exerce sous contrainte
La voile m’accompagne depuis presque aussi longtemps que l’entrepreneuriat. Elle a d’abord été un loisir, puis une passion, parfois un mode de vie. Avec le temps, je me suis rendu compte qu’elle avait aussi profondément influencé ma manière de décider, de travailler avec les autres et de diriger une entreprise.
On imagine volontiers la voile comme un symbole de liberté absolue : partir quand on veut, choisir sa destination, vivre au rythme de la mer. La réalité est plus intéressante.
La voile offre une immense liberté, mais une liberté exercée dans un environnement de contraintes permanentes : météo, direction du vent, état de la mer, fatigue de l’équipage, problèmes mécaniques, sécurité, ravitaillement, réglementation ou situation géopolitique.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la navigation m’a toujours autant attiré.
“On choisit sa destination. Beaucoup moins les conditions pour y parvenir.”
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Une passion née sur le bassin d’Arcachon
Mes premiers souvenirs de voile remontent à l’enfance. Je passais une partie de mes vacances à Arcachon et j’ai commencé à naviguer sur le bateau d’un ami de la famille. À cet âge, on ne réfléchit évidemment pas encore à la météo comme à une matrice de risques ou à la navigation comme à un exercice de leadership. On découvre simplement le plaisir de partir.
Puis sont venues plusieurs années de voile légère, plus sportive, et mon permis bateau moteur passé alors que j’étais encore adolescent. L’été, je naviguais sur le bassin d’Arcachon. Peu à peu, l’horizon s’est élargi.
Vers 25 ans, j’ai commencé à partir plusieurs semaines en voilier avec des amis, notamment entre Toulon et la Corse. Quelques années plus tard, j’ai effectué un stage aux Glénans. Lorsque je suis parti vivre au Royaume-Uni, j’ai poursuivi cette formation avec la Royal Yachting Association, en passant progressivement différents niveaux de qualification.
La navigation est devenue plus sérieuse et les distances plus importantes : des Canaries, entre Las Palmas de Gran Canaria et Tenerife, de Brighton jusqu’à Guernesey ou encore de Vannes vers Belle-Île-en-Mer. Chaque navigation ajoutait un peu plus de technique et d’expérience, mais surtout une meilleure compréhension de tout ce que l’on ne contrôle pas.
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Trouver un bateau pour partir loin
Je ne cherchais plus simplement un voilier pour partir quelques semaines en vacances. Je cherchais un blue-water cruiser : un bateau solide, capable de naviguer loin et d’affronter des conditions difficiles, mais également suffisamment grand et confortable pour devenir un véritable lieu de vie.
J’avais en tête un projet assez précis : pouvoir un jour partir autour du monde avec femme et enfants et expérimenter une autre façon de vivre. Les recherches ont été longues et souvent infructueuses. Jusqu’à un voyage à Barcelone.
C’est là que j’ai trouvé le bateau que je cherchais : un grand voilier classique de 60 pieds, construit en acier, robuste, avec suffisamment d’espace pour imaginer une vraie vie à bord. Il allait devenir Buddha Boat.
Pendant quelque temps, ma vie s’est partagée entre Londres et Barcelone. Puis j’ai vendu mes participations dans l’entreprise de solutions de paiement télécom que j’avais créée avec mes associés au Royaume-Uni et je me suis installé définitivement en Espagne. Pour une fois, il ne s’agissait pas de créer une nouvelle entreprise. Il s’agissait de naviguer.
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Et si l’on vivait autrement ?
Derrière l’achat de Buddha Boat se trouvait un rêve que beaucoup de navigateurs ont probablement eu un jour : partir autour du monde en famille. Pas nécessairement pour faire le tour du monde le plus vite possible, mais pour vivre autrement.
Pour un enfant, une telle vie peut être une extraordinaire école pratique. La géographie cesse d’être une carte accrochée à un mur lorsque l’on navigue réellement d’un pays à un autre. La physique prend une autre dimension lorsqu’elle permet de comprendre pourquoi un bateau avance contre le vent. La météorologie devient immédiatement concrète lorsque la décision de partir dépend d’un front qui approche. La mécanique cesse d’être théorique lorsqu’une pompe, un moteur ou un système électrique tombe en panne loin d’un port.
On apprend également l’autonomie, la responsabilité, l’organisation, l’économie de l’eau et de l’énergie et, surtout, la capacité à résoudre des problèmes avec les ressources disponibles. C’est une éducation qui peut développer énormément de curiosité et de résilience.
Mais avec le temps, j’ai également mieux compris l’autre face du rêve.
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Le rêve et ses contraintes
Vivre en bateau en famille n’est pas simplement prendre des vacances plus longues. La question de l’éducation des enfants est centrale. L’enseignement à distance peut offrir une formidable flexibilité et permettre d’adapter davantage l’apprentissage au rythme de chaque enfant. Mais il implique également une charge considérable pour les parents, qui deviennent en partie enseignants, organisateurs et contrôleurs de l’apprentissage.
Il existe surtout une dimension que l’on sous-estime facilement : la socialisation. Les enfants construisent une partie importante de leur personnalité grâce aux autres enfants, à l’école, au sport, aux amitiés et parfois aux conflits. Une famille nomade doit trouver d’autres manières de recréer cette richesse sociale.
Il faut également intégrer des sujets plus pragmatiques. La météo ou les avaries peuvent immobiliser un bateau plusieurs jours, semaines ou mois. Certaines régions deviennent dangereuses selon les saisons. Les réalités géopolitiques évoluent. La sécurité du bateau et de l’équipage doit rester la priorité. Les pannes mécaniques ne demandent pas si le moment est opportun pour se produire. Et vivre loin des amis et de la famille finit aussi par avoir un coût émotionnel.
Le grand voyage autour du monde n’a finalement pas pris la forme que j’avais imaginée. Mais le bateau a profondément modifié ma vie d’une autre manière.
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Le bateau qui m’a amené à rencontrer ma femme
Buddha Boat m’a amené à vivre en Espagne. La voile m’a obligé à apprendre l’espagnol à partir de presque rien. J’ai navigué et skippé le bateau autour de la Costa Brava, des Baléares et de la Corse. J’ai également réalisé quelques charters et donné des cours de voile.
Et c’est aussi grâce à la voile que j’ai rencontré Isabel, qui allait devenir ma femme. Elle avait elle-même grandi avec la voile, d’abord comme élève puis comme monitrice pendant ses étés d’adolescente. Nous avions donc ce langage en commun.
Le projet d’une vie familiale entièrement nomade en bateau ne correspondait finalement pas à la réalité que nous souhaitions construire ensemble. Buddha Boat est néanmoins resté dans notre histoire. Après de nombreuses années et un refit très important, le bateau a été entièrement rénové, en conservant son caractère classique tout en y apportant le confort et les équipements modernes nécessaires à la navigation actuelle. Il a finalement repris la mer en Méditerranée à l’été 2026.
Avec le recul, je ne regrette pas que le rêve initial ait évolué. Les rêves sont peut-être faits pour donner une direction plus que pour être exécutés exactement comme on les avait imaginés.
“Les rêves sont peut-être faits pour donner une direction plus que pour être exécutés à la lettre.”
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Avoir une destination sans tomber amoureux du plan
Lorsque l’on quitte un port pour rejoindre une destination, l’objectif est clair. Mais le plan ne l’est jamais complètement. On peut avoir préparé une route parfaitement rationnelle quelques heures auparavant et devoir la modifier parce que le vent tourne, puis la modifier à nouveau parce que la météo s’aggrave, puis ralentir parce qu’un membre de l’équipage est fatigué, puis entrer dans un autre port parce qu’un problème mécanique doit être résolu.
La destination peut rester la même alors que le chemin change plusieurs fois. Cette distinction entre l’objectif et le plan pour l’atteindre me paraît essentielle en management.
Dans une entreprise, nous faisons exactement la même erreur lorsque nous confondons stratégie et planification. On définit un objectif, on établit un plan, et quelques mois plus tard, lorsque le marché, un concurrent, la technologie, la réglementation ou l’organisation elle-même ont changé, nous continuons parfois à défendre le plan simplement parce que nous l’avons écrit.
En mer, cette attitude peut devenir dangereuse. Le capitaine qui refuse de modifier sa route parce qu’elle était prévue ainsi avant le départ n’est pas discipliné. Il est imprudent.
“L’agilité n’est pas l’absence de plan : c’est un plan assez clair pour savoir quand le changer.”
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La gestion du risque avant la prise de risque
La navigation apprend également à regarder le risque différemment. On ne peut pas supprimer le risque. On peut l’identifier, l’anticiper et préparer des solutions.
Avant une traversée, on regarde la météo, on vérifie l’état du bateau, on anticipe les zones dangereuses, on contrôle les systèmes essentiels, on sait où se trouvent les équipements de sécurité et on réfléchit à ce que l’on fera si quelque chose ne fonctionne plus. Cela ne garantit pas qu’il n’arrivera rien. Cela permet simplement d’être mieux préparé lorsque quelque chose arrive.
Dans l’entreprise également, j’ai toujours préféré cette approche à celle consistant à rechercher artificiellement le risque zéro. Entreprendre suppose une prise de risque. La question est de savoir quels risques nous acceptons, lesquels nous pouvons réduire et lesquels nous ne devons tout simplement pas prendre.
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Décider avec des informations imparfaites
Un skipper n’a presque jamais toutes les informations qu’il souhaiterait. La météo est une prévision. L’état de la mer peut être différent de ce qui était annoncé. Le comportement d’un équipement n’est jamais totalement prévisible. La fatigue humaine est difficile à mesurer.
Pourtant, il faut décider : partir ou rester au port, réduire la voilure ou attendre, continuer ou changer de destination, intervenir immédiatement sur un problème ou surveiller son évolution.
Dans le management, nous recherchons parfois une quantité d’information qui nous permettrait de prendre une décision avec certitude. Cette information n’existe généralement pas. Il faut apprendre à distinguer une décision insuffisamment préparée d’une décision qui doit simplement être prise dans l’incertitude. L’une est de l’improvisation. L’autre fait partie du rôle d’un dirigeant.
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Communiquer avant la manœuvre
Une autre leçon essentielle de la voile concerne la communication. Lorsqu’une manœuvre importante se prépare, le skipper ne devrait pas simplement donner des ordres au dernier moment. Il explique ce qui va se passer : quelle manœuvre nous allons réaliser, pourquoi, qui va faire quoi, à quel moment, quels sont les points d’attention et ce que l’on fera si quelque chose ne se déroule pas comme prévu.
Une bonne communication réduit considérablement le stress. Elle permet également à chacun d’anticiper plutôt que de simplement réagir.
Dans une entreprise, le mécanisme est exactement le même. Les équipes acceptent beaucoup plus facilement une situation exigeante lorsqu’elles comprennent où nous allons, pourquoi nous y allons et quel rôle elles jouent dans le chemin pour y parvenir. La communication n’est donc pas uniquement destinée à informer : elle permet de coordonner l’action.
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Déléguer réellement
Lors d’une navigation longue, personne ne peut tout faire. Le skipper doit dormir. Quelqu’un doit prendre son quart. Pendant cette période, cette personne devient responsable du navire, de sa route, de son environnement et de la sécurité de l’équipage.
Cela implique une véritable délégation. On ne peut pas confier le quart à quelqu’un tout en restant derrière lui à contrôler chacune de ses décisions. Il faut former, expliquer les règles, définir les situations dans lesquelles on souhaite être réveillé, puis faire confiance.
Dans une entreprise également, déléguer ne signifie pas uniquement distribuer des tâches. Il faut transférer une responsabilité avec suffisamment de contexte, d’autorité et de confiance pour permettre à l’autre de réellement l’assumer.
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L’autorité du capitaine
Un bateau rappelle quelque chose que l’on hésite parfois à évoquer lorsqu’on parle de management : l’autorité. Un bon skipper doit écouter son équipage, favoriser la discussion et être capable de reconnaître une erreur. Mais certaines situations exigent malgré tout qu’une personne décide, et la sécurité du bateau et de l’équipage impose parfois une décision claire et immédiate.
Cette autorité ne devrait pas venir du statut ou de l’ego. Elle vient de la responsabilité. Le capitaine est responsable de la sécurité du bateau, de la bonne organisation de l’équipage et, finalement, de la capacité à arriver à destination.
Je retrouve beaucoup cette notion dans le rôle d’un dirigeant. Le management participatif ne signifie pas l’absence de décision.
“Écouter largement et décider clairement ne sont pas contradictoires : ils sont complémentaires.”
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La liberté sous contrainte
C’est finalement ce que la voile m’aura le plus appris : être libre ne signifie pas pouvoir faire n’importe quoi. Un bateau est probablement l’un des endroits où cette réalité est la plus visible. Vous pouvez choisir votre destination, mais vous devez composer avec le vent. Vous pouvez choisir de partir, mais pas ignorer la météo. Vous pouvez décider de votre route, mais pas supprimer les récifs. Vous pouvez vouloir aller vite, mais vous êtes responsable de votre équipage.
La liberté existe donc à l’intérieur d’un système de contraintes. Et plus on comprend ces contraintes, plus on devient capable d’utiliser intelligemment l’espace de liberté qui reste.
C’est une idée qui dépasse largement la navigation et qui ressemble beaucoup à l’entrepreneuriat. Un entrepreneur ne contrôle ni les marchés, ni les concurrents, ni les régulateurs, ni les crises, ni les technologies qui peuvent transformer son industrie. Il peut en revanche observer, anticiper, décider, changer de route, communiquer avec son équipe, préparer son organisation et continuer à avancer vers sa destination.
C’est peut-être pour cela que, plusieurs décennies après mes premières navigations sur le bassin d’Arcachon, la voile continue de me fasciner. Elle donne une impression extraordinaire de liberté tout en rappelant en permanence que nous ne contrôlons qu’une petite partie de notre environnement. Le reste est une question de préparation, d’adaptation, de confiance et de décisions. Et parfois, de savoir changer de cap sans perdre de vue sa destination.
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