Un projet pour les enfants en Inde, construit pas à pas

Nicolas Riegert raconte comment le projet de Pierre Achache pour les enfants non-voyants en Inde a évolué vers le soutien à une structure locale, sans perdre son objectif.

Nicolas Riegert16 min de lecture

Certains projets naissent d’une analyse. D’autres d’une opportunité.

Et puis il y a ceux qui naissent simplement de ce que nous sommes, des personnes que nous avons rencontrées et de ce que la vie nous a appris.

Le projet que Pierre Achache développe en Inde appartient clairement à cette dernière catégorie. Un projet qui me tient également à cœur par amitié et amour pour ce projet qui comme vous le verrez est d’abord un acte qui caractérise Pierre et sa générosité.

Au départ, l’ambition était immense.

Créer, dans les contreforts de l’Himalaya, un lieu destiné notamment à accueillir et accompagner des enfants non-voyants.

Une école. Un lieu de vie. À terme, peut-être un centre médical. Un espace de rencontre et de transmission. Une petite communauté protégée, ouverte et bienveillante. Une sorte de zone de paix.

Puis la réalité a rappelé qu’entre une intention généreuse et sa réalisation, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants vulnérables, le chemin doit nécessairement être long et encadré.

Si le chemin a changé, Pas l’objectif.

Pierre

Pour comprendre l’origine du projet, il faut probablement commencer par Pierre. Pierre et moi avons partagé une grande partie de notre aventure entrepreneuriale.

Nous nous étions rencontrés dans l’univers des télécommunications, avant de devenir associés dans ce qui allait progressivement devenir PayXpert.

Avec le temps, la relation professionnelle est devenue une profonde amitié. Nous partageons beaucoup de choses. Certaines valeurs. Une proximité avec le bouddhisme et la spiritualité. Une certaine manière de percevoir la vie.

Et un humour suffisamment corrosif pour rappeler que spiritualité et sérieux permanent ne sont heureusement pas synonymes.

Pierre est aveugle depuis l'âge de 30 ans.

Je raconte ailleurs ce que toutes ces années passées à ses côtés m’ont appris sur le handicap, l’autonomie et l’accessibilité.

Mais sa cécité n’explique qu’une partie de ce projet. Pierre n’a finalement pas eu d’enfant. Et pourtant, peu de personnes que je connais ont autant de capacité à donner.

Il est extrêmement généreux, avec son temps comme avec ce qu’il possède, et il a cette faculté assez rare de s’engager profondément lorsqu’une cause lui paraît avoir du sens.

L’idée d’aider des enfants en Inde s’est donc imposée chez lui assez naturellement.

L’Inde, la spiritualité et la cécité

Pierre voyage régulièrement en Inde dans le cadre de retraites spirituelles.

Son histoire personnelle rend évidemment la situation des enfants aveugles ou malvoyants particulièrement sensible à ses yeux.

Dans certaines communautés traditionnelles de l’Himalaya et du Tibet, la cécité a historiquement pu être associée à des croyances karmiques et être vécue comme la conséquence d’actes commis dans une existence précédente.

Ce type de croyance a pu contribuer à la stigmatisation et à l’exclusion de certains enfants aveugles.

Le documentaire Blindsight avait notamment contribué à faire connaître cette réalité en suivant plusieurs adolescents tibétains aveugles et l’action de personnes cherchant à leur donner accès à l’éducation, à l’autonomie et à une autre image d’eux-mêmes.

Je préfère être prudent avec les généralisations culturelles.

L’Inde et l’Himalaya sont immenses, les cultures sont multiples et les situations ont considérablement évolué.

Mais il reste une réalité beaucoup plus universelle : lorsqu’un enfant cumule pauvreté, absence de soutien familial et handicap, les obstacles se multiplient.

Pour Pierre, aider certains de ces enfants a donc immédiatement pris un sens particulier. Pas simplement leur donner un toit. Leur permettre d’acquérir de l’autonomie. D’apprendre. De se construire. Et idéalement de ne pas grandir avec l’idée que leur handicap définit ce qu’ils peuvent devenir.

Un rêve volontairement trop grand

Lorsque Pierre m’a parlé du projet, il n’avait évidemment pas imaginé quelque chose de petit. Cela lui ressemble assez bien. L’idée était de créer un véritable lieu de vie dans les contreforts de l’Himalaya. Un endroit capable d'accueillir des enfants, notamment des enfants aveugles ou malvoyants. Mais également une école. Des espaces d’apprentissage. Un lieu permettant de recevoir des professionnels de santé. Pourquoi pas, à terme, une structure médicale.

Des espaces où pourraient venir se rencontrer des enfants, des enseignants, des bénévoles et des personnes issues d’autres pays.

L’ambition dépassait donc largement la construction d’un bâtiment.

Il s’agissait d’imaginer un environnement dans lequel un enfant vulnérable pourrait grandir, apprendre et devenir progressivement autonome.

J’ai immédiatement voulu accompagner Pierre. Notre destin professionnel avait fini par nous séparer en tant qu’associés chez PayXpert. Notre amitié, elle, ne s’est jamais arrêtée avec une opération capitalistique. Et j’aimais profondément le sens de son projet. Il me faut maintenant m’investir davantage.

Puis nous nous sommes confrontés à la réalité

Lorsque l’on regarde un problème depuis l’Europe, il est facile de se dire : nous disposons de ressources ; il existe un besoin ; il suffit donc de financer la solution. Évidemment, cela ne fonctionne pas ainsi. Et heureusement. Créer ou financer une structure qui accueille des enfants vulnérables doit être extrêmement encadré.

L’Inde réglemente les institutions accueillant des enfants nécessitant protection et prise en charge dans le cadre du Juvenile Justice Act et de son dispositif de protection de l’enfance. Les financements provenant de l’étranger sont par ailleurs encadrés séparément par le Foreign Contribution Regulation Act (FCRA).

Lorsque l’on arrive avec de l’argent depuis l’étranger, ces contraintes peuvent sembler frustrantes. Mais il faut aussi les regarder depuis l’autre côté.

Un orphelinat ou une structure accueillant des enfants est précisément un endroit qui doit être protégé contre les personnes mal intentionnées.

L’identité des intervenants. L’origine des financements. La gouvernance. L’utilisation des fonds. L'encadrement des enfants. La responsabilité locale. Tout doit être contrôlé. Le problème n’était donc pas que notre projet n’avait pas de sens. Le problème était que notre manière initiale de vouloir le réaliser était probablement trop directe.

Changer le chemin, pas la destination

Deux possibilités se présentaient.

Continuer à défendre pendant des années le projet idéal en attendant que toutes les conditions soient réunies.

Ou commencer à faire quelque chose d’utile immédiatement. Pierre a choisi la deuxième solution.

Plutôt que de vouloir construire dès le premier jour notre propre structure, Pierre s’est rapproché d’acteurs locaux existants.

L’idée est désormais d’avancer avec une organisation déjà implantée, disposant de la connaissance locale, de l’encadrement et des autorisations nécessaires.

La première étape ne concernera probablement pas spécifiquement des enfants déficients visuels.

Pierre a commencé par soutenir la reconstruction et la relance d’une structure existante accueillant des enfants.

C’est moins spectaculaire que le projet initial. Mais c’est réel. Un bâtiment peut être rénové. Des enfants peuvent y vivre dans de meilleures conditions. Une organisation locale peut être renforcée. Et surtout, nous pouvons apprendre.

Comprendre comment les choses fonctionnent véritablement sur place avant de prétendre construire quelque chose de beaucoup plus ambitieux.

Pas à pas.

La différence entre ambition et ego

Cette expérience m’a fait réfléchir à la différence entre poursuivre une ambition et vouloir absolument réaliser son projet.

Pierre aurait pu s’attacher à son idée originale : notre terrain ; notre bâtiment ; notre école ; le nom qu’il avait trouvé pour le projet. Mais quel était réellement l’objectif ? Construire quelque chose qui lui ressemble ? Ou aider des enfants ?

Si une association locale existante est capable d’avoir davantage d’impact avec les mêmes ressources, alors la réponse devrait être évidente.

Cela oblige simplement à mettre un peu l’ego de côté. L’impact importe davantage que la propriété du projet. Je retrouve d’ailleurs ici une logique très proche de celle de l’entreprise. On peut tomber amoureux de la solution que l’on avait imaginée. Alors que ce qui compte est le problème que l’on voulait résoudre.

Lorsque le chemin initial ne fonctionne pas, il faut être capable d’en changer sans abandonner la destination.

“L’impact importe davantage que la propriété du projet.”

Pourquoi contribuer ?

Cette question en amène naturellement une autre. Pourquoi faisons-nous cela ? Je vis aujourd’hui avec ma famille en Andorre.

Notre choix de vie répond à plusieurs considérations : l’organisation de notre vie familiale et professionnelle, la sécurité, l’environnement et également un cadre fiscal favorable.

Je n’ai aucune difficulté à le dire. Mais bénéficier d’un environnement favorable crée aussi, à mes yeux, une responsabilité personnelle. Celle-ci me fait me demander : qu’est-ce que je fais d’une partie de cette chance ?

Avec Isabel, nous souhaitons pouvoir consacrer une partie de ce que nous avons à des projets dont nous pouvons comprendre concrètement l’impact.

Voir où va l’argent. Connaître les personnes qui portent le projet. Comprendre ce qu’il permet de construire.

Et, lorsque c’est possible, ne pas seulement apporter un financement mais également du temps, des compétences et des mains.

Je crois beaucoup à cette forme d’engagement direct. Non pas parce qu’elle serait supérieure à toutes les autres formes de solidarité. Mais parce qu’elle correspond à notre manière d’agir.

Au-delà de tout, c’est aussi aider mon ami à réaliser un projet qui a du sens et qui revêt une importance qui le sublime.

Ne pas seulement envoyer de l’argent

Mon objectif n’est pas que notre participation se résume à effectuer un virement une fois par an.

J’attends au contraire avec impatience le moment où je pourrai avoir davantage de disponibilité pour partir sur place avec Pierre, sa compagne, Isabel et nos enfants.

Pas pour arriver quelques jours avec la prétention de comprendre une réalité qui n’est pas la nôtre. Et encore moins pour jouer aux sauveurs. Mais pour aider. Observer. Écouter. Travailler lorsque nous pouvons être utiles. Et surtout apprendre. Je voudrais particulièrement que nos enfants puissent vivre cette expérience.

Montrer à nos enfants que le monde n’est pas uniforme

Nos enfants grandissent dans un environnement privilégié. Ils voyagent. Ils ont accès à une bonne éducation. Ils disposent de technologie. De sécurité. De nourriture. De soins.

De possibilités que nous finissons facilement par considérer comme normales lorsque nous vivons entourés de personnes bénéficiant des mêmes choses.

Elles ne le sont pas. Je ne souhaite pas emmener mes enfants en Inde pour leur montrer « la pauvreté ». Cette approche me dérange. Les autres ne sont pas là pour servir de leçon de vie aux enfants privilégiés. Je voudrais qu’ils découvrent quelque chose de beaucoup plus profond. La diversité des façons de vivre. Rencontrer des enfants de leur âge dont le quotidien est complètement différent. Comprendre que richesse matérielle et richesse humaine ne se confondent pas. Voir que certaines choses qu’ils considèrent comme évidentes ne le sont absolument pas.

Découvrir également que l’aide n’est pas une relation entre quelqu’un qui possède tout et quelqu’un qui ne possède rien.

Nous avons tous quelque chose à recevoir. Une manière différente de voir une famille. Une communauté. La spiritualité. Le temps. L’entraide. La joie. La résilience. Et j’espère qu’ils comprendront surtout qu’avoir davantage crée la possibilité de partager davantage.

Avec le cœur, mais aussi avec les mains

Donner de l’argent est utile. Parfois indispensable. Mais j’aimerais transmettre à mes enfants que l’engagement ne se limite pas à cela. On peut également donner du temps. Une compétence. Une journée de travail. Une idée. Un contact. Une capacité à organiser. Une paire de mains pour réparer quelque chose. Une présence. L’entrepreneuriat m’a appris pendant des années à regarder un problème et à chercher comment agir dessus. Je ne vois pas pourquoi cette approche devrait s’arrêter aux portes de l’entreprise. Les moyens sont différents. La finalité également. Mais la question reste finalement assez proche : qu’est-ce que nous pouvons concrètement faire avec les ressources dont nous disposons ?

Le rêve des enfants non-voyants reste là

La première étape concerne aujourd’hui une structure existante et des enfants qui ne présentent pas nécessairement de déficience visuelle.

Cela pourrait sembler éloigné du projet initial de Pierre. Je le vois exactement à l’inverse. Nous apprenons. Nous construisons les relations locales. Nous comprenons les contraintes. Nous essayons de devenir progressivement utiles plutôt que simplement généreux. Et le rêve initial reste là.

Pouvoir un jour contribuer davantage à l’accueil, l’éducation et l’autonomie d’enfants aveugles ou malvoyants.

Peut-être que la forme finale sera exactement celle imaginée au départ. Probablement pas.

L’expérience m’a appris que les projets importants finissent rarement par ressembler exactement au premier PowerPoint que l’on avait construit.

Et ce n’est pas grave.

Une zone de paix

Il y a cependant une expression du projet initial à laquelle je reste très attaché. Créer une zone de paix. Je ne sais pas encore exactement à quoi elle ressemblera. Peut-être ne sera-t-elle jamais matérialisée par un grand campus dans l’Himalaya. Peut-être sera-t-elle constituée de plusieurs petites réalisations. Un bâtiment reconstruit. Des lits. Une salle de classe. Un enfant qui peut poursuivre ses études. Un équipement adapté pour un enfant aveugle. Une intervention médicale. Une personne formée. Une famille accompagnée. Peu importe finalement. Une zone de paix n’a peut-être pas besoin d’avoir des murs.

Elle existe chaque fois que l’on réussit à donner à quelqu’un un peu plus de sécurité, d’autonomie ou de possibilités.

Pas à pas

Pierre et moi avons construit des entreprises ensemble. Nous avons traversé des problèmes. Des réussites. Des échecs. Des changements d’actionnaires. Puis nos trajectoires professionnelles ont fini par se séparer. Mais certaines choses survivent aux sociétés que l’on crée. L’amitié en fait partie. Les valeurs aussi.

Aujourd’hui, nous essayons simplement d’utiliser une partie de ce que la vie nous a donné pour construire quelque chose qui n’a pas vocation à nous appartenir.

Nous avions commencé avec un immense projet. La réalité nous a imposé d’être plus modestes. Je crois finalement que c’est une bonne chose. Elle nous oblige à écouter avant d’agir. À travailler avec ceux qui connaissent le terrain. À accepter les contraintes destinées à protéger les enfants. À mesurer l’impact réel plutôt que l’ambition affichée. Et à avancer. Un bâtiment. Une organisation. Quelques enfants. Puis davantage, nous l’espérons. Peut-être un jour des enfants non-voyants. Peut-être une école. Peut-être davantage encore. Nous verrons. L’important est de ne pas confondre la lenteur du chemin avec l’absence de progrès. Pas à pas. C’est souvent ainsi que les projets qui comptent vraiment finissent par devenir réels.

Nicolas

Comment mon amitié avec Pierre a transformé ma réflexion sur l’accessibilité.

Accessibilité : quand l’expérience personnelle transforme la façon d’innover

Le projet en images

Ces cinq photographies documentent le site, les travaux de rénovation et les personnes liées au projet.